Délestage à Conakry : Têfah wéh ! L’électricité est là, yeah !

C’est l’exclamation la plus répandue pour manifester sa joie quand le courant daigne rappeler que l’ampoule électrique n’est pas grillée et rendre au ventilateur son grincement familier après une longue inactivité. Têfahhhhh wéééééh ! Comme un leitmotiv infatigable, la Guinée Conakry, pays de l’ouest africain, pionnier de la lutte pour l’indépendance a sa clameur la plus usitée due au délestage intempestif. Le créateur « d’indépendance tcha tcha », tube congolais pour célébrer l’indépendance de ce pays d’Afrique centrale à l’époque, a dû y  puiser son inspiration pour cette géniale chanson des années sixty.

Frontalier à la Cote d’Ivoire, le Sénégal, le Liberia et la Sierra Leone, la Guinée de Sékou Toure, premier président de la république peine depuis 1958 à résoudre cette grosse déficience énergétique si indispensable à tout développement durable.

Eclairage à la bougie pendant un délestage à Conakry en Guinée. (Crédit photo : Nabé)

Eclairage à la bougie pendant un délestage à Conakry en Guinée. (Crédit photo : Nabé)

1984, le chef de la révolution décède, il est succédé par le soldat Lansana conté, général quelques années plus tard. Il lancera Garafiri, un ambitieux projet de construction de barrage hydroélectrique, une contribution exceptionnelle est requise avec la participation du peuple entier.  Sydia Toure entre temps, parachuté premier ministre en 1996, est sollicité pour son expérience acquise lors de son passage dans les années 1983 comme administrateur de l’EECI (énergie électrique de Côte d’Ivoire).

La desserte s’améliore mais le problème reste entier, les installations électriques de la révolution sont pillées à la mort du premier président, l’esprit mercantile prend le dessus sur celui du patriotisme tant prôné pendant le règne du premier homme fort  du régime.

L’obscurité, c’est le dada de Conakry. L’accoutumance est telle que le jour où la desserte sera normale, il faudrait, sans nul doute, laisser du temps aux populations pour s’adapter à la lumière ; le port de lunettes spéciales, il faudrait également y penser.

Quand la nuit tombe tous les chats sont gris !

L’obscurité aidant, les professions nocturnes semblent les plus rentables, et les petits larcins de jour se transforment en attaques de bandes armées pour troubler le sommeil de paisibles populations. Populations, rompues par un quotidien rigoureux, ayant du mal à dormir les poings fermés et servis par le cocktail explosif, chaleur – moustiques.

Qui pourrait nous dire exactement le montant des investissements engloutis par l’EDG (énergie de guinée), structure étatique chargée de la gestion de la chose énergétique. Même les plus grands cabinets d’expertise comptable du monde s’y casserait la figure, tellement les labyrinthes pour y entrer sont alambiqués.

Le challenge à la direction de la plus célèbre des institutions guinéennes, c’est de rester directeur le plus longtemps possible, de rivaliser d’ingéniosité dans le détournement des fonds à des fins personnelles, de faire face à la rue, sombre et occupée par les revendications quotidiennes.

Têfahhhhh wéééééh, ce cri, qui ne le lance pas, n’est pas guinéen, wéh !

Comme un étranger que l’on reçoit, comme un visiteur attendu, espéré, le courant ( têh) est la chose la plus attendue, la plus espérée en Guinée ! On n’y perdrait son bon sens, mais c’est la triste réalité du château d’eau ouest africain.

Les intermittents de la junte militaire Dadis et Sékouba Konaté  en ont aussi fait leur « cheval de bataille » en montant sur leurs grands chevaux pour gagner cette guerre des cents ans !

Des centaines de milliards d’euros ou de dollars sont aussi passés à la trappe comme d’habitude, sans trace, pardon avec l’obscurité on n’y peut voir grande chose.

Au tour de Alpha Condé de dégainer une proposition. Le projet « Kaleta » qui est un énorme chantier de construction d’un barrage hydroélectrique est lancé, les espoirs et surtout les attentes sont grandes pour ce président, le premier démocratiquement élu en 2010.

Ce projet de Kaléta, pour une durée de quatre ans, doit produire à la fin des travaux  240,6 mégawatts d’électricité. Cet important ouvrage est réalisé par China International Weather Energie (CWE) une entreprise chinoise pour un coût total de 546 millions de dollars US.  Un expert est passé, pardon un ange !

La dernière passation de service à la direction de l’EDG a eu lieu au mois d’avril dernier, entre le sortant Abdoulaye keita et le nouvel entrant, Nava Touré. De son premier discours, nous retenons son appel à la patience :

« L’appel que je lance à la clientèle, ce n’est pas un appel d’indulgence parce qu’effectivement, un service électrique défaillant est intolérable. Mais plutôt nous demandons de la patience car il est impossible qu’un système qui est entravé dans des handicaps majeurs, structurels depuis des décennies puissent en une nuit passer de l’état d’insatisfaction à un état de satisfaction ».

J’ajouterai : « Passer de la nuit noire, de la journée obscure à la lumière le jour et  la nuit ! »

Bref tout est dit, à bon entendeur salut !

EDG, communément appelé (Ennemie De Guinée) c’est le souffre douleur, celui qui trinque quand le citoyen lambda est fatigué des incessants délestages. Les manifestations de rue pour protester contre l’absence récurrente du courant sont légion avec leurs cortèges funèbres et dégâts matériels inestimables.

Equation à plusieurs inconnues, la fourniture d’électricité domestique et industrielle reset une nœud gordien qu’aucun coup d’épée ne semble pouvoir dénouer. Un demi-siècle plus tard, les responsables politiques et experts en la matière n’y trouvent toujours pas de solution.

De l’avis général, quand le courant sera, la Guinée s’éveillera, alors placée comme priorité des priorités, sa fourniture semble prendre une dimension plus que politique et presque historique.

Le débat politique des futures élections trouve là un sujet des plus intéressants, et chaque camp s’y prépare. D’un côté, on espère des résultats de Kaleta, de l’autre on attend les comptes, entre temps :

Têh siga ! (le courant est parti) comme il est venu sans prévenir, sans que j’ai pu repasser ma chemise que j’avais prévu de mettre demain pour mon entretien d’embauche ! Grrrrrrrr !

 

Nabé

2 Commentaires

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *