Guinée : ascension sociale et sacrifices

« J’ai fait beaucoup de sacrifices pour en arriver là ! » Comment la comprenez-vous, cette phrase, si simple ? Un coup d’œil rapide dans un dictionnaire et vous verrez ; sacrifices : privation volontaire, renoncement, don de soi. Exemple : ce pompier a sacrifié sa vie pour sauver cet enfant ! (hum hum !) Puis : offrande rituelle, exemple : lisez la suite s’il vous plaît. Kaloum, la belle cité de conakry, il est 10h, le centre ville grouille déjà de monde. Les klaxons se font entendre de partout, les ‘bouchons’’ habituels sont au rendez-vous. Soudain, déboule à toute pompe une jeep de couleur verte lézardée, à bord 12 ‘bidasses’.

Dans un crissement des roues, elle s’arrête là, en plein carrefour. Un bœuf de plus de 100 kilos est balancé, là, sur la chaussée, égorgé mais le corps trépillant encore de ce qui lui reste de souffle de vie. Aussitôt une marée humaine noire, armée, qui de couteaux, qui de machettes, s’affère autour de la chair fraîche, taillant dans le vif des quartiers. C’est du ‘’self service’’ à qui mieux peut ! Au café « itan nan bé », traduction (c’est toi le patron d’ici), situé juste au coin de la rue, les commentaires vont bon train : « C’est le capitaine Dadis, il ne veut pas lâcher le pouvoir, c’est pourquoi il fait des sacrifices partout !  » Vous l’aurez compris, nous étions en 2010, la transition battait son plein et les carrefours de la banlieue avaient, eux aussi , eu leur « sacrifices » avec la même bagarre pour rafler à coups de coupe-coupe et de dextérité, une provision de viande providentielle et inespérée.

Pesanteur sociale Sacrifice2

Nous sommes jeudi, après avoir joué des épaules et bousculé au passage une dame élégamment vêtue, je m’engouffre enfin à bord d’un taxi, ouf ! Plus d’une heure et demie d’attente sous un soleil d’aplomb, à espérer un taxi qui veuille bien ne pas retourner et nous emmener ‘’ en ville’’ comprenez kaloum, comme si ailleurs, on n’était pas dans la ville de Conakry. C’est vrai qu’à voir la mine des autres bourgades, y’a vraiment pas photo. Electricité, eau, buildings, services, bureaux, présidence, ministères, kaloum abrite tout, presque tout, au point de s’identifier à la capitale de la guinée, Conakry. « Emboutiyage gbôoh, walahh hii, alé en vil à ler là, walaî che dificil !>> dixit le ‘ taximan’. Littéralement : pas commode de joindre la ville à ces heures, trop d’embouteillage. « Walaii je m’en vais jeter cauris oooh ooh, je m’en vais jeter cauris ! » Ce refrain, si vous êtes né dans les années deux- milles, ne vous parle sans doute pas. Demandez à tonton, il vous dira, une lueur aux yeux, que la belle Tshala Muana, « la citoyenne aux reins de roseau » a longtemps tourmenté ses nuits ! Ce célèbre titre dénonçait déjà en ces années là, un comportement bien réel qui force est de le constater, a traversé les temps jusqu’à nos jours. Nous longeons la grande « mosquée Fayçal », un don de la bienveillante Arabie saoudite. Au long des murs, des mendiants, de l’albinos à l’handicapé physique, vous avez le choix. Je dois « donner mon sacrifice » à des jumeaux, un coup d’oeil rapide me permets d’en réperer deux, là bas sur ma droite, tout de bleu vêtu, presque des siamois, tellement ils se ressemblent. C’est mon jour de chance. « Até fili lah », (l’infaillible) le grand voyant du coin, m’avait recommandé d’offrir en sacrifice deux baguettes de pain « tapa lapa » (appellation de la baguette de pain local) à des jumeaux, des vrais avait-il dit. De bouches à oreilles, la misère étant la chose la mieux repartie chez nous, à mon esprit cartésien défendant, j’avais fini par me plier à l’idée que la porte de sortie de la galère ou la porte d’entrée de la réussite, se jouerait finalement là.

Prédictions

Actions de prédire, faculté apparente de prévoir l’avenir. Le voilà, Moussa, réduit à cela. Six heures du mat, le coq vient de chanter, moussa à peine debout de sa natte de prière, balance son boubou gris au coin de la pièce de un mètre carré qui lui sert de chambre à coucher. Il enfile son pantalon noir, passe partout, et une chemise froissée, qu’il n’a pu repasser la veille, faute de courant. La raison de cet empressement, un rendez très important, obtenu grâce à la bonne diligence de son épouse qui, par le biais d’une bonne amie, a appris l’arrivée d’un puissant voyant, célèbre, de par ses consultations et prédictions infaillibles. Au chômage depuis plus de sept ans, Moussa a décidé de se battre contre le sort qui le maintient dans une extrême précarité. « Mabinty forêh » (Mabinty la noire), sa courageuse femme au teint noir d’ébène, callipyge à souhait et maman de huit enfants, chacun séparé d’un an d’âge, tient la baraque depuis tout ce temps. Vendeuse de charbon, elle est la pourvoyeuse de fonds, aidée par les enfants, à leur tour délégués comme vendeurs à la criée de sachets d’eau « Coyah » aux abords des voies publiques de Conakry, capital de l’illustre château d’eau d’Afrique.

Moussa ne supporte plus de feindre de donner la « popote » tous les matins, en commandant le menu du jour à voix haute. Mabinty, bonne joueuse, commence elle aussi à se lasser de ce petit jeu de dupe, ayant pour but de donner l’échange à des voisins un peu trop regardants. Çà commence à murmurer un peu trop, et Moussa n’aime pas çà. Il faut donc arriver très tôt chez ce « diseur de bonne aventure » car tout le monde semble y accourir. « Tu souffres beaucoup, mon frère, beaucoup ! Mais… ça va aller, tu vas voir. Un mouton pas tout à fait blanc, pas tout à fait noir, ses cornes doivent regarder vers le ciel, comme çà toi aussi tu vas t’élever dans la hiérarchie sociale, tu seras un « kountigui » ( un chef) ! Lui, la risée du quartier « Allah nanan » (dieu est là), futur chef ! Il se voit déjà dans son beau boubou blanc, brodé de la tète aux pieds, en tissus BAZIN cocaïne, célébrant pompeusement ses secondes noces !

Pendant ce temps, Mabinty, la brave épouse, s’interroge sur la possibilité « d’enlever » ( entendez de réaliser ou de faire ) ce sacrifice qui lui vaudra d’énormes sacrifices financiers en tous cas ! Cinq tentatives, cinq échecs, kabinet voit son rêve de figurer dans un cabinet d’expert comptables s’éloigner d’année en année. La première du bac, c’était à dix-neuf ans, âge qu’il a toujours cinq ans plus tard comme par magie. Pour conjurer le mauvais sort, ce sera une pintade toute rose et cinq cent milles francs guinéens, à offrir à ‘’dieu’’, le grand marabout ne touchant pas à l’argent. Quand à Ali, il a du mal à vendre ne serait-ce qu’un article par jour, alors que des qu’il est l’heure de la prière, il ferme boutique pour accomplir son devoir religieux. Il invoque à longueur de journée mais regarde le cœur meurtri les clients aller chez ses concurrents. « Tu sacrifieras un kilo de noix de colas blanches, cinquante kilos de riz parfumé que tu devras offrir à un homme, aussi grand et noir que moi. Si tu ne trouves pas tu peux me donner ! »

Le contraste religieux

Bon nombre de guinéens recourent très souvent à cette expertise en ‘ avenir’, pouvant vous faire atteindre votre rêve au prix de quelques sacrifices, les uns plus alambiqués que les autres, et défiant toutes les logiques philosophiques ou religieuses. Du citoyen qui rampe sur la terre à celui qui marche sur l’eau, tout le monde y passe à un moment donné. Chefs de quartiers, maires, directeurs, gouverneurs, députés, ministres, présidents, et j’en passe, tous y passent. Le sacrifice traduisant au passage l’ambition du sacrificateur. Plus insolites, les uns que les autres, le sacrifice fait partie des us de chacun de nous. Un simple rêve ou cauchemar la nuit peut vous conduire à en faire un et ainsi de suite.

Un pied qui enfle anormalement, des maux de tête récurrents, un œil qui cligne un peu trop souvent surement une alerte, allez hop, un petit sacrifice pour conjurer le mauvais œil ! « Je sais que toutes choses découlent d’une loi imprescriptible et établie pour l’éternité. Les destins nous conduisent et la quantité de temps qui reste à chacun est arrêtée des la première heure de la naissance. La cause dépend de la cause: un long enchaînement de choses entraîne les événements privés et publics. Il faut donc tout accepter courageusement, puisque toutes choses ne sont pas comme nous le figurons des hasards, mais des effets ! » Sénèque à travers ces quelques lignes, résumait la doctrine stoïcienne qui semble servir de code de conduite à bon nombre de guinéens, du moins en apparence. Car dans la pratique et paradoxalement, les choses s’avèrent complètement différentes ! De confession musulmane, chrétienne ou animiste », l’homo guinéen sis », loin donc d’accepter que tout soit joué à l’avance, sait qu’il doit prendre en mains les choses afin de ne pas être à la merci du sort. Vous comprendrez que entre ‘’se sacrifier’’ et ‘’sacrifier’’ le conakryka (habitant de Conakry) a vite fait de faire son choix.

Moi je veux devenir Messi ou Christiano… chuuut, les cauris parlent dès qu’elles sont jetées comme le sort, aléa jacta es ! Et Dieu dans tout çà ? Bêhh, il reste bon et tout ce qu’il fait est bon ! Héhéhé ! Au fait, dites moi quel sacrifice vous faites et je vous dirai qui vous êtes !

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