Révolution vestimentaire à Conakry : la folie des collants

Deux jeunes filles en legging faisant du stop au bord d'une route de Conakry

Deux jeunes filles en legging faisant du stop au bord d’une route de Conakry.

La mode dit-on, ou on la suit, ou on la subit. Fini le temps où les jeunes filles n’étaient vêtues que de pagnes, de boubous ou autres vêtements authentiquement africain. La pudeur n’était pas un vain mot, mais une réalité bien ancrée dans nos mœurs. La robe couvrait au minimum les genoux et les épaules étaient rarement découvertes. Ce mode vestimentaire n’est plus d’actualité ou du moins n’est plus suivi que par nos vieilles mamans. Véritable phénomène de mode, le collant, autrement appelé legging, est le vêtement incontournable de ces derniers temps. Fait de matière synthétique, ce pantalon moulant colle à la peau de celle qui le porte à souhait. En fait, il a le don, le collant, d’épouser toute la forme, laissant apparaître des courbes (le gbinh gbinh, entendez le fessier) fort troublantes pour le commun des mortels sinon des sensibles.

Allez, en route maintenant pour mieux comprendre ou pour affronter la réalité du terrain comme on dit. Oumar doit se rendre eu ville pour sa première journée de boulot dans une société privée de la place. Il s’est mis sur son 31 et patiente depuis 6 h 30 du matin au bord de l’autoroute, à l’affût d’un transport en commun pour se rendre en ville. Une demi-heure plus tard, une jeune et belle créature, comme on en trouve à tous les coins de rue de Conakry, arrive et se tient tout près de lui. Ses longues jambes et son fessier sont enveloppés dans un moulant collant orange, assorti d’un petit haut noir et de chaussures noires. Juste au niveau du pont piéton de Madina (un quartier de Conakry situé dans la commune de Dixxin) débute un embouteillage de véhicules comme tous les jours. Dans la file, le conducteur d’une voiture de marque japonaise hèle la jeune fille : 

– Je peux vous déposer en centre-ville ? 

Jeune fille en collant au bord d'une route de Conakry

Jeune fille en collant au bord d’une route de Conakry.

D’un hochement de tête, la fille acquiesce. Au grand dam des klaxons plaintifs des voitures derrière lui, le gentleman de circonstance marque un arrêt en pleine chaussée puis, allongeant le bras pour ouvrir galamment la portière à la jeune demoiselle, il l’invite à prendre place.

Oumar qui avait suivi cette scène tente de rejoindre la voiture à son tour criant : 

– Grand, je vais aussi en ville, je peux…

Bam et vroouum ! La Nissan démarre en trombe avec sa nouvelle passagère assise à son bord, laissant Oumar, profondément outré, sur le macadam. Il a immédiatement le réflexe de jeter un coup d’œil à sa montre : 7 h 30. Cela fait une bonne heure qu’il attend un taxi ou un hypothétique clément conducteur. Ce cas de figure se produit tous les jours sur les voies de Conakry où les jeunes demoiselles en legging, les collantières comme on les surnomme ici, régulent la circulation à leur manière.

Le pouvoir attractif des « collants » :

Il suffit qu’une ou plusieurs collantières sortent en public pour créer le buzz. Sûres de leur charme, dans un collant de couleur vive, elles font de chacun de nous un taximètre, chauffeur de taxi, occasionnel. Où allez-vous ? Rares sont les usagers de la route à bord de leur voiture qui n’ont pas encore posé cette question ? Au centre-ville, durant les heures de pointe, à la sortie de bureau, taxis et automobilistes rivalisent de dextérité ou de promptitude pour embarquer ces alléchantes collantières. Un coup de volant juste-là devant elle pour coiffer la voiture ou le taxi devant vous et le coup est réussi. La collantière vient à vous et monte à bord, le taximètre peut râler, la belle est déjà à bord et on commence déjà à échanger. Qu’elle parte pour très loin, pas de problème, que cela vous dévie de votre trajet, pas de problème, que cela vous coûte des litres de carburant en plus pas de problème. Le fameux collant fascine et fait chavirer plus d’un tous les jours. 

Métallique, fluorescent, de couleur vive, ce pantalon, à tous les coups, ne laisse personne indifférent. Qu’il soit porté de nuit comme de jour, il fait toujours effet et amène plus d’un automobiliste à enfreindre la logique de la conduite. Arrêts et freinages à tout moment, stationnement dangereux voir périlleux, que ne ferait-on pas aujourd’hui à Conakry pour avoir une de ces troublantes collantières près de soi, le temps d’un bout de chemin. 

Jeune fille en collant dans une rue de Conakry

Jeune fille en collant dans une rue de Conakry

Il est habituel de voir que les automobilistes roulant à 60 ou 80 km/h n’ont même plus de mal de rétrograder en première en moins d’une, de freiner sec pour les embarquer. Les collantières ont fini par surplomber les priorités définies par le code de la route, c’est elles qui sont maintenant prioritaires. Probablement, des nouvelles règles de la galanterie sur le sol guinéen, dira-t-on. Pendant ce temps, la collantière, consciente de son pouvoir d’hypnose, se laisse admirer, en traversant nonchalamment la route, loin du passage piéton. Devant ce spectacle, le nombre de fois où les voitures manquent de s’emballer les unes aux autres ne se compte plus, mais en fin de compte, on apprécie le moment, on se comprend entre hommes et on se dit… le veinard pour celui qui arrive à l’embarquer.

Il arrive parfois que les collantières prennent leur temps et sélectionnent la voiture selon le calibre. Petite voiture suivie d’une grosse 4×4, prière continuer votre chemin. Vous aurez beau crier, lui faire de grands signes de la main, rien à faire, elle ne bougera pas. Le championnat est dur, et la concurrence bat son plein. Plus la collantière est une grosse pointure, callipyge à souhait, plus la voiture calibrée a de chance d’être sa préférence. Pareil pour le collant lui-même, le collant haut de gamme et le collant bon marché se livrent bataille jour et nuit, agaçant les puristes et fascinant les connaisseurs. Au chauffeur (conducteur) roulant à vive allure, le patron fait remarquer : 

– Pourquoi tu roules si vite ? 

– Mais patron, vous m’avez dit que vous étiez en retard.
Le con… tout le temps pressé ! Marmonne alors en sourdine le patron, exaspéré d’avoir raté une occasion d’embarquer une énième collantière à bord de sa voiture.

Aujourd’hui, conduire à Conakry est un vrai défi, les bords des routes sont presque des espaces de combat. Ignorer ces collantières semble pratiquement impossible, elles font partie et animent le décor. Qui a eu la géniale idée de créer ce vêtement ? Si la question reste posée, les collantières, elles, sont prêtes à lui dresser des lauriers, les connaisseurs aussi bien sûr !

Gbinh gbinh soh !

@mnabe_m
Lamine Nabé

8 Commentaires

  1. Ah les leggins ! C’est aussi à la mode au Cameroun. Dés églises ont du interdire ce type de vêtements le dimanche à la messe. Sinon c’est assez confortable comme habits. On peut le porter le matin pour une ballade; le soir comme tenue de soirée. Le défi est dans le style et la façon de porter.

  2. Ah bon? Les femmes en collant détournent l’attention des conducteurs à ce point? Pas facile alors de conduire à Conakry. Merci pour cet article qui me fait découvrir les bouleversements que cause le collant.

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