Conakry au rythme de la coupure du jeûne du ramadan

Embouteillage à Conakry à l'approche de la coupure du jeûne du ramadan

Embouteillage à Conakry à la sortie du travail

Faites un tour à Conakry ces jours-ci et vous assisterez à un spectacle inédit : le défilé des sounakhati (coupure de jeûne du ramadan en soussou et poular), ou sountêh, en malinké, un véritable money time diront certains.

Le mois de ramadan, comme vous le savez, est un mois de jeûne, de piété et de pardon, un mois saint. Tout croyant musulman en bonne santé doit se soumettre à cette exigence religieuse, qui veut que, de l’aube au soir tombant, l’on s’abstienne de manger, boire et proférer des injures ou avoir des comportements immoraux. Une sorte de trêve morale et civique, preuve qu’un consensus peut-être trouvé quand il s’agit de vivre en bonne citoyenneté.

Véritable moment de vie de famille, j’en voudrais pour preuve, les intempestifs et légendaires embouteillages, bravés sans relâche par tout le monde aux heures de sortie fixées en début d’après-midi. Des horaires qui permettent aux femmes de retrouver leurs fourneaux au plus tôt et aux hommes, de compter les dernières heures ou minutes. Bien calés dans leur fauteuil, longitudinal cure-dent au bec, chapelet aux mains, les hommes assistent impatients à la finition des préparations culinaires. Ils égrènent sans cesse leur chapelet tout en marmonnant de petites prières au passage, surtout relatives à leurs dettes, que tout s’arrange vite financièrement. Dieu, intercède en tout ! Pour les dettes envers Dieu, il pardonnera, n’est-ce pas, en plein mois d’absolution de tous nos péchés ?

Coutumes et religions arrivent parfois à faire bon ménage. De façon générale, dès l’amorce de la deuxième décade du ramadan, parfois, avant même, les unes et les autres s’affairent à une obligation qui est devenue en soi, une véritable institution, un code de conduite, auquel, il ne faut pas déroger sous peine de lourdes conséquences.

Livreur de repas à l'apporche de la coupure du jeûne - ramadan - Conakry

Femme apportant des mets pour la rupture du jeûne – Conakry

Le sounakhati ou sountêh consiste à préparer des mets que l’on enverra à des personnes ayant droit, en guise de repas de rupture offert, avec une connotation de respect, d’égard, de considération, le mot est lâché, témoigné à l’endroit du réceptionnaire ou bénéficiaire.

Ayant droit, notez-le. Tout part du mariage. Par coutume, le mois précédent le ramadan, considéré comme propice, sert de période de célébrations de mariages à gogo. Unions, qui se déroulent parfois un ou deux jours avant le début du jeûne. Grand moment de bonheur, les nouvelles épouses, en ces heures ne pensent pas du tout ou sont loin d’imaginer, que , une énième étape somme toute simple, deviendra pour elles un véritable examen de passage, d’admission ou d’intégration dans leur nouvelle famille par alliance.

Qui dit ayant droit, dit sélection. Quels sont donc les bénéficiaires ? Qui y a droit et qui ne l’a pas ?

En général, ce sont les parents immédiats et respectifs, papa et maman de l’époux, papa et maman de l’épouse. Ensuite, oncles et tantes de chaque conjoint, grands frères et grandes sœurs.

A ceux-là, s’ajoute, parfois et souvent, les grands cousins et grandes cousines, proches ou éloignés, les petits frères et petites sœurs. Bref, la famille au sens africain.

L’établissement de cette liste est un vrai moment de quitte ou double. Madame fait sa liste, monsieur fait la sienne, on couche des noms sur du papier, on en retire, on en rajoute et après moult discussions, on passe à la calculette. Puis on revoit la liste, on la peaufine et on l’adapte au budget.

Livreurs de repas à l'apporche de la coupure du jeûne - ramadan - Conakry

Livreurs de repas à l’approche de la coupure du jeûne – ramadan – Conakry

Là, sortira la liste finale, les 23 élus, heureux qu’ils sont, heureux qu’ils seront. Les oubliés, car il en existe toujours, volontairement ou pas, ne rateront aucune occasion pour manifester leur mécontentement le temps venu. A l’occasion d’un baptême ou même de la célébration de la fin du ramadan, ils vous lanceront, surtout à l’endroit de dame épouse : prouhh, (exclamation de dépit) héé, durant tout ce mois de «  carême », t’as pas pensé à m’emmener ne serait-ce qu’ une simple bouillie ? T’as raison tonton, je vais réparer cela si Dieu le veut ! Habon, si Dieu le veut, dis plutôt si ton vaurien de mari le veut, s’en suivront des rires narquois, mais le doigt a été pointé, pou appuyer là où çà fait mal.Voici donc dame épouse aux fourneaux, et monsieur aux fournaises financièrement. Elle s’active, fait preuve d’ingéniosité pour confectionner des plats, les uns plus appétissants que les autres, qui seront, si jugés succulents, donc appréciés à leur juste valeur par les bénéficiaires, un véritable coup de pouce, pour son adoption, sinon définitive, du moins, provisoire. En effet, il y a deux moments critiques, à la réception de ces « sounakhati ou sountêh ». Le premier, au découvert, après départ du livreur ou de la livreuse. Notez au passage que le livreur ou la livreuse, qui, peut-être parfois dame épouse elle-même, parcourt parfois des kilomètres pour la livraison du «  sounakhati ou sountêh ». Faut donc patienter dans les bouchons habituels et leur vacarme incessant de klaxons, braver les intempéries, en l’occurrence les pluies diluviennes actuelles, avant d’arriver à bon port.

Après donc livraison, et donc départ du livreur, le ou la bénéficiaire, en général, les femmes, vont se livrer à l’autocritique du met. Rien qu’au découvert, on jugera de la présentation d’abord. Les premiers commentaires vont donc fuser. « Si le couvert ne présente pas bien, comment ce qui est dedans peut-être bon, hum, renchérira une autre ; vous ne la connaissez pas, cette dame, c’est juste pour se débarrasser de nous. Peu importe, pour elle, elle l’a fait, c’est tout. En tous cas, moi je ne suis pas certaine de goûter au plat de cette sorcière qui a envoûté notre frère qui n’a plus d’yeux et d’oreilles que pour elle. Ouais, regardez, ce qu’elle nous a ramené, juste une maigre cuisse de poulet congelé (foté tokhuêh) ou ( poulet de Blanc). Walai, conclura une autre. Et Dieu seul sait combien mon fils ou mon frère lui a donné pour nous faire à manger !

Les commentaires, après consommation, je préfère vous les épargner, les femmes qui liront ce billet, pourront vous en parler si vous le souhaitez. Et dire que bonne dame s’est dépensée comme une belle diablesse pour faire plaisir…

Les belles filles (épouses d’autrui) en somme se font juger à cette occasion, car si pour le commun des mortels cette démarche peut paraître banale, en réalité, il n’en est rien. Bien des tensions naissent dans des foyers, parce qu’une telle ou un tel n’a pas été élevé au rang qui lui convient. Attentifs à ces petites marques d’attention, les uns et les autres se sentent déshonorés, si le « sounakhati ou sountêh » ne leur est pas parvenu. Peu importe combien cela coûtera, les sélectionnés n’en ont cure. Que vous n’en ayez pas les moyens, les oubliés n’en ont cure.

Quoi qu’il en soit, le « sounakhati ou le sountêh » doit être assuré, même si après on continuera à manger une fois par jour à la maison du donateur, sorte de prolongation ou temps additionnel du ramadan.

@mnabe_m

2 Commentaires

  1. Ah chez nous à Abidjan on dit sounakari. Très mauvaise habitude prise que de se servir le sounakari entre riches. certes c’est un moyen de renforcer l’amitié et la solidarité mais de nos jours c’est bien devenu un échange de salamalecs entre personnes nantis, bref entre individu. On te donne un sounakari en espérant que tu fasses pareil, un retour d’ascenseuur. Et pourtant la meilleure des choses serait de rompre le jeûne d’un démuni. Merci pour le billet. Gbès est mieux que dra.

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *