Quand le déluge est dense, l’arche de Conakry tangue

Quand nous étions gamins, nous raffolions de ces moments où il pleuvait des cordes plusieurs jours d’affilée. C’était un régal d’être coucher sous un toit musical sous des trombes d’eau de pluie qui berçaient nos nuits tout en les rafraichissant du même coup. Et dès que la pluie s’annonçait, nous étions tous excités. Pour les enfants que nous étions, les intempéries étaient bienvenues. Papa ou maman pouvait crier, râler, rien ne pouvait nous arrêter dans l’idée de courir derrière un ballon sous la pluie. C’était le temps du bonheur, enfin pour certains d’entre nous et pas forcément pour la majorité. Depuis le jeudi dernier il pleut sur Conakry, un déluge qui s’illustre par une violence exceptionnelle et les chants que nous entonnions dans le temps : « il pleut de l’eau, plif plouf plaf ! Il pleut de l’eau ; plif plouf plaf ! » ne se font plus entendre de nos jours.

Dégâts des intempéries dans les habitations à Conakry - Pluie et inondation

Dégâts des intempéries dans les habitations à Conakry – Pluie et inondation

Amadou, Moussa, Asmao, Karim, gnamôhghô déhn, î tîh woulîh ? Al lanîh léh ? Djî déh wah albêh dîh afêh ! Traduction : vauriens, vous ne voulez pas vous réveiller, l’eau vous emportera dans votre sommeil ! s’écrie Bâ Fodé, une père de famille logé dans le bas fond de Ratoma en banlieue de Conakry. Il est inquiet devant l’ampleur de cette précipitation. Depuis quatre jours, il pleut des cordes. Pas de répit, cette satanée pluie semble avoir mis le turbo. La famille de Bâ Fodé comme beaucoup d’autres dans la capitale, est bloquée de tous côtés, les voies de ruissellement ont toutes débordé, prémices à un début d’inondation qu’il craignait.  Ba Fodé se démène comme un beau diable, il n’arrive pas à repousser toute cette eau qui ne cesse de gagner du terrain sur sa concession. Sa petite rue autrefois si paisible fait place désormais à un puissant marigot qui emporte tout sur son passage.

En plus des détritus emportés par les flots, l’inquiétude de Bâ Fodé monte d’un cran lorsqu’il voit que même des voitures parquées en bordure de route ne résistent plus à la montée des eaux. La force des vagues est irrésistible, elle les  draine comme comme des brindilles vers les profondeurs du bas-fond

Les riverains se mobilisent aussitôt et essaient de faire face à ces torrents comme ils le peuvent. Ils réquisitionnent tout ce qui peut servir : seaux, bassines, bidons, cuvettes, assiettes, même le pot à caca des gosses est requis.

La baraque montre des signes de souffrance à son tour, car il pleut toujours abondamment à un rythme qui est loin de s’essouffler. L’eau de pluie goutte de plus en plus par le toit dans son salon comme dans la chambre unique. Par les fenêtres, il passe aussi de l’eau, tout comme par le bas de la porte. On y dispose donc un banc puis suivent les contenants. Une vraie révolution tactique, il faut évoluer selon les entrées d’eau et selon la force. Voici le combat du vieux Bâ Fodé, combat que mènent tous les Guinéens qui vivent à la sueur de leur front, pas ceux qui ne transpirent jamais, depuis leur maison, leur voiture et leur bureau.

L’heure est grave, comme le déluge annoncé par Noé (Noah ou Nouhan), quatre nuits et quatre jours durant, du matin au soir, du soir à la nuit, de la nuit au matin, il pleut des chiens et des chats ! (Traduit de l’expression anglaise, it’s raining cats and dogs).

Une pluie interminable avec son chapelet de dégâts, de malheurs. Perte en vies humaines, inondations de maisons, routes envahies par des vagues hautes de plus d’un mètre, emportant tout sur leur passage. Les gamins de Conakry ne chantent plus ou pas quand il pleut. Ils ne jouent plus au foot dans les rues, car elles sont bondées d’eau, et risqueraient de se faire emporter, ou de mourir noyés.

Et pourtant, tous les ans, la même situation se présente avec les mêmes dommages collatéraux. Une sorte de routine, de rituel initiatique par laquelle tout pauvre citoyen doit passer.

Importants dégâts des eaux dans les habitations à Conakry - Pluie et inondation

Importants dégâts des eaux dans les habitations à Conakry – Pluie et inondation

Des alertes ont été lancées, mais rien n’y fît. La malédiction devait s’abattre et elle est en train de s’abattre sur nous et nous la subissons, résignés, chapelet en main, évoquant la miséricorde du Tout Miséricordieux. Punis que nous sommes par les écritures, le courroux du ciel, durera trois ou quatre mois. Juin, juillet, août et septembre. Des véhicules amphibies, il nous en faut. Des pirogues aussi, certainement. Le mieux, pour sauver le maximum de Guinéens, serait de nous délivrer l’arche de Noé.

« Fais-toi une arche en bois résineux, guinéen lambda, tu la feras en roseaux et tu l’enduiras de bitume en dedans et en dehors. Voici comment tu la feras : 450 coudées pour la longueur, cinquante coudées pour sa hauteur. Tu placeras l’entrée de l’arche sur le côté et tu feras un premier, un second et un troisième étage. Au premier, tu mettras les opposants, au second les partisans et au troisième, les sans opinion. Ceux sont les plus turbulents du fait qu’ils peuvent basculer soit à gauche, soit à droite, et du coup, l’équilibre de l’arche s’en trouvera affecté. Fais-le vite, car il y’a  plus de 1.667.854 habitants à sauver, vivant à raison de 3 706 habitants en moyenne au kilomètre carré. »

Encore qu’il faudra être capable d’y accéder, à l’arche et de s’y faire une place, sans connotation ethnique, sociale, tribale, religieuse ou politique ! Mais tant que ces fortes précipitations ne sont jamais anticipées, l’arche de Conakry tanguera et tanguera sur les flots de la saison des pluies.

Nabé

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